Résidistance DVDV/EDCEE # 10

Cinq roches pour passer outre

Résidistance DVDV/EDCEE # 10 – Daniel Van De Velde/Expérience De Confinement En Extérieur
Épisode 10 – Cinq roches pour passer outre le 13/04/2020


Cinq roches pour passer outre

1) La roche du ressac

La yourte est simple, sans fioritures. Deux batteries solaires. Juste assez d’énergie pour cuisiner, alimenter mon ordinateur. De quoi lire, de quoi dormir. Des vagues plus ou moins lointaines selon les marées. Selon que je me rapproche ou que je m’éloigne du rivage. Des sons ordinaires et insouciant. Je marche parfois quatre à cinq kilomètres, la nuit, sur le rivage. J’aimerais pouvoir donner un nom à chaque vague que j’entends, échanger avec elle. Le dialogue serait bref, furtif, ne me laissant aucun souvenir. Si ce n’est celui, enivrant, de pouvoir m’entendre avec d’autres vagues. Au milieu d’autres vagues.

2) La roche de l’oubli

Je dors seul. J’entends par là sans les résonances qui font qu’autrui fait écho dans ma vie. Je dors sur un lit de fortune. Je dis lit de fortune parce que j’ai placé mon lit dehors pour que les feuilles mortes qui tombent d’un arbre disparu depuis des millénaires, puissent avoir où loger dignement. Je suis allongé à même le sol, un matelas fin. Je dors mais je n’ai pas sommeil. J’ai trébuché sur le seuil du rêve du monde et j’ai atterri dans ces zones de l’esprit que l’oubli alimente.

3) La roche qui veille

Dans le silence de la pierre, je dors. 
Le silence de la pierre réverbère. 

4) La Roche de Gounifnika

Elle m’a levé, elle m’a dit adosse-toi à moi et laisse-toi faire. J’ai enfilé des vêtements de fortune. Des fringues d’occasion. Une tenue décroissante. Je creuse avec joie, avec obstination un cèdre Douglas. Celui-là je l’ai récupéré parce qu’il s’est retrouvé, après l’abattage en série de ses congénères, à faire front seul avec un vent de plus en plus violent. Certaines de ses branches se sont brisées. Il tanguait dangereusement au dessus d’une cour d’école. Onze tronçons. J’ai décidé de mettre à jour neuf cernes de croissances. Neuf. J’ai fait corps avec l’évidement jusqu’à ce que les prémisses de la nuit s’installent. J’ai rangé mes outils. Elle m’a levé, elle m’a dit adosse-toi à moi et laisse-toi faire. Et j’ai tout de suite reconnu sans la voir la chamane des forêts, Gounifnika. Je sais que quand elle m’enlève ainsi à ce que je fais, à ce que je suis, à ce que je fuis, c’est pour faire l’amour avec moi. Et elle fait si bien l’amour Gounifnika que ma seule raison de vivre à ce moment là, est de me laisser faire. De remonter le temps, spirales concentriques et ascendantes de tous les arbres segmentés et évidés et de jouir encore et encore.

5) La roche qui ricoche

Quatre roches plus une. Quand elles se réunissent, elles rapetissent pour tenir dans ma main. C’est par hasard qu’il y a le monde. C’est donc par hasard qu’il y a de l’art. Mais dès lors qu’il y a par hasard le monde, ce n’est plus par hasard que je suis artiste.


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